Ce texte fait partie du cahier spécial Les 60 ans de l’AUF

Financement plus difficile, moins grande valorisation, diffusion limitée… les défis sont nombreux pour la recherche en français à travers le monde. Alors que les chercheurs préconisent souvent la langue de Shakespeare pour faire connaître leur savoir, comment promouvoir le français dans le milieu universitaire ?

Au Canada, la place du français dans la recherche est en déclin presque partout, conclut un rapport publié en juin dernier par l’Acfas sur la question. Cette baisse est observée autant dans les demandes de subventions que les publications, résume Sophie Montreuil, directrice générale de l’organisation sans but lucratif.

Par exemple, depuis 1960, l’Acfas calcule que seulement 10 % des revues en recherche au pays étaient de langue française. « Peu importe la nationalité du chercheur, la publication se fait en anglais dans des revues savantes qui gagnent du terrain de façon extrêmement marquée », explique Mme Montreuil.

La situation au Québec se porterait néanmoins « nettement mieux » que dans les provinces où le français est minoritaire, croit-elle. « Certaines recherches concernent les défis des populations francophones locales. Alors si les chercheurs ne peuvent pas faire ces études-là, on peut supposer que les besoins de ces populations-là ne seront pas reflétés dans les politiques publiques », déplore-t-elle toutefois.

Un enjeu qui est également observable ailleurs qu’au Canada. « Que ce soit dans les pays francophones, anglophones, asiatiques, hispanophones, la langue, c’est l’anglais », constate le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion.

Des perspectives d’avancement moins reluisantes

Pourquoi les chercheurs privilégient-ils la langue de Shakespeare plutôt que leur langue maternelle pour leurs publications ? Tout d’abord parce qu’il y a cette idée selon laquelle les résultats de recherche auront une diffusion plus large en anglais, analyse Mme Montreuil.

Mais ce n’est pas tout. En ce qui concerne les promotions ou le financement, la question de la langue a aussi une influence. À cela s’ajoute l’aspect du facteur d’impact des publications, selon Mme Montreuil. « Ce facteur est fondé sur le fait qu’on va octroyer plus de points à un article paru dans une revue savante en anglais qu’en français », déplore-t-elle.

Que ce soit dans les pays francophones, anglophones, asiatiques, hispanophones, la langue, c’est l’anglais

 

Ainsi, en vue d’avoir un pointage plus élevé pour obtenir du financement, des chercheurs se tournent vers l’anglais. « Le retrait de ce facteur d’impact pourrait être un élément qui changerait la donne considérablement », croit la directrice de l’Acfas.

Ce facteur d’impact conditionne ainsi les chercheurs à se tourner vers l’anglais, et pas seulement au Canada.« C’est partout la même chose », complète M. Quirion.

Les pouvoirs publics pour venir en aide

Au Canada, au niveau fédéral, ce sont les conseils subventionnaires qui sont chargés de la recherche, tandis qu’au Québec, l’octroi de financement passe par les fonds de recherche. « L’argent, c’est le nerf de la guerre. C’est par l’entremise de ces mécanismes-là que les organes publics peuvent développer des solutions », plaide-t-elle.

La directrice générale de l’Acfas souhaite que les conseils subventionnaires consacrent des fonds à des programmes visant à créer et à soutenir de nouvelles revues savantes en français. Selon elle, plus les chercheurs auront des moyens de diffusion pour leurs résultats en français, plus cela pourrait influencer le facteur d’impact. « C’est une solution assez simple », croit-elle.

Ces institutions devraient aussi revoir leur processus d’examen des demandes, afin de s’assurer qu’il est équitable, peu importe la langue, ajoute Mme Montreuil. « Ça passe par le fait de faire évaluer des demandes en français par des gens qui maîtrisent la langue et qui n’auront donc pas de biais qui vont entraver l’évaluation », plaide-t-elle.

Elle souhaite également que des fonds soient spécifiquement réservés à des chercheurs qui utilisent la langue de Molière, là où les francophones sont minoritaires au pays. « Cela leur permettrait de ne pas être en compétition avec d’autres chercheurs pour qui le système est beaucoup plus favorable. »

S’il croit que ce n’est pas demain la veille que le français s’imposera comme il se devrait dans le milieu de la recherche, M. Quirion croit « qu’il ne faut pas baisser les bras ». « Lorsqu’on écrit un article, on pourrait en publier davantage de mises au point, des mises à jour en français. C’est souvent très utile pour les enseignants un peu partout dans le monde », souhaite-t-il. Il cite en exemple l’emploi d’articles scientifiques québécois en français par des professeurs universitaires dans les pays francophones d’Afrique.

Certaines publications francophones ailleurs dans le monde sont déjà subventionnées par les pouvoirs publics. M. Quirion cite l’exemple de la revue Médecine/sciences, qui appartient à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale.

Pour encourager le milieu universitaire à rédiger en français, le Fonds de recherche du Québec remet d’ailleurs trois prix Publication en français par mois à des chercheurs qui choisissent le français dans leurs articles. « Si tout le monde fait sa part, ça pourrait valoriser davantage les publications en français », espère M. Quirion. 

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