« Un concentré de High Tech ». Que ce soit pour qualifier le dernier smartphone ou de nouveaux véhicules suréquipés, cette petite phrase répétée à l’envi est rapidement devenue synonyme d’innovation positive, ou en tout cas, désirable. Et si le vrai futur de l’innovation, c’était la Low-Tech ? – Texte Axelle Dorville  

La Low-Tech, technique et mode de vie

La Low-Tech, pour « basse technologie », désigne en tout premier lieu des innovations simples, à la fois quant aux matériaux utilisés et aux procédés d’élaboration mis en œuvre. Pour être qualifiées de Low-Tech, ces innovations doivent par ailleurs pouvoir être réalisées à bas coût et par tout un chacun, des débutants bricoleurs aux plus initiés.

Une dernière condition et pas des moindres, les innovations Low-Tech se doivent d’être durables. Exit l’obsolescence programmée, la non-réparabilité, l’absence de recyclage, la destruction écologique et l’extraction de minerai et de matières premières dans des conditions humaines abusives. Surtout, finie la pollution qui en résulte : la Low-Tech s’engage singulièrement dans la réduction de l’empreinte environnementale de l’innovation. En prime, la possibilité de la création et de la réparation en local est essentielle à une démarche Low-Tech.

Pour le Low-Tech Lab, référence en la matière, plus qu’un ensemble de techniques, la Low-Tech définit également un mode de pensée et de vie basé sur l’idée de « vivre mieux avec moins ». L’utilité, la réponse à un besoin, la simplicité, l’expérimentation, l’intelligence collective, le partage, la transmission, l’open source sont ainsi des principes clés de ce type d’innovation et mouvement ; sans oublier la prise en compte de l’impact systémique, social, sociétal et culturel de l’innovation.

Mais en pratique, qu’est-ce qu’une innovation Low-Tech ? Toilettes sèches, four solaire, réfrigérateurs en terre cuite, la phytoépuration en sont quelques exemples. Mais aussi les tiny houses ainsi que les maisons en conteneur. 

À savoir | La Low-Tech se rapproche de la technologie intermédiaire ou “appropriée”, conceptualisée par l’économiste Ernst Friedrich Schumacher, qui désigne une technologie qui s’adapte au contexte local, dans le but de gagner en autonomie.

La Low-Tech se fraie un chemin en Outre-mer

Kenji Waldren, responsable animation et vie sociale au sein de l’association guadeloupéenne Mouvance Caraïbes, est intarissable sur le sujet. Plutôt que le terme de Low-Tech, c’est pour elle la débrouillardise qui guide chacune des actions de l’organisation, spécialisée dans l’éducation au développement durable et l’accompagnement de projets éco-innovants.

À Mouvance Caraïbes, tout est conçu à partir de matériaux de récup, collectés dans une boîte à dons, et dans une logique de sobriété énergétique. C’est ainsi qu’est né l’Ecosiklet, un vélo destiné à produire de l’électricité et plus précisément à éclairer ou recharger un téléphone, fabriqué à partir de matériaux de récupération, et développé en collaboration avec le Fablab de Jarry.

Depuis 2019, ce ne sont pas moins de 12 Ecosiklet qui ont été créés au fil des améliorations, entre le prototype, un modèle plage allongé, des Timoun Siklet, l’Ecosiklet Lauricisque installé dans le quartier du même nom ou encore l’Ecosiklet métal, fruit d’une collaboration avec l’artiste Jean-Luc Desjean, notamment composé d’un siège de voiture, de pots d’échappement et d’un moteur à courant continu.

Au-delà de la recherche & développement préalable à la création, l’objectif de Mouvance Caraïbes est, dans la droite ligne du mouvement Low-Tech, de diffuser des tutoriels à l’occasion de workshops, afin de transmettre le savoir collaborativement développé. « Nous réalisons également des fours solaires ou encore des mini éoliennes en partenariat avec EDF et le parc de Petit-Canal, pour sensibiliser dans les écoles ; des nichoirs à insectes en récup pour sensibiliser à la biodiversité ; des bars à jus également à base de matériaux récupérés… Dans tout ce que l’on fait, l’esprit c’est vraiment l’anti-gaspi », précise Kenji Waldren. 

« Dans tout ce que l’on fait, l’esprit c’est vraiment l’anti-gaspi. »

Chez Manifact-La Kazlab, l’approche Low-Tech se concrétise par l’ambition de « mettre la technologie au service et à la portée des humains, pour qu’ils développent leur créativité et afin de contribuer à leur épanouissement personnel », explique Rudi Floquet, directeur de l’association.

Au sein de ce Fablab implanté à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, la Low-Tech se manifeste à chaque moment par : la mutualisation de machines de fabrication numérique, dans une logique de partage ; des ateliers d’initiation à différentes techniques de fabrication, dans une optique de production locale et de réduction de l’empreinte carbone de la consommation ; l’accompagnement à la réparation pour préserver les ressources ; la transmission et le partage de compétences par le biais de plateformes collaboratives et la promotion des outils open source. 

« Notre mot d’ordre est l’écologie pratique au quotidien. »

Depuis 2020, on s’active aussi du côté de la Réunion, dans le cadre de l’initiative Low-Tech Péi, développée au sein de l’association Ekopratik. « Notre mot d’ordre est l’écologie pratique au quotidien », annonce Stéphanie Jean, facilitatrice Low-Tech chez Ekopratik.

La première étape de la démarche a été de mettre en place un Reparali café en 2018, afin d’apprendre aux bénévoles et participants à réparer appareils électroménagers et vêtements. Puis est venue Low-Tech Péi, l’antenne locale du Low-Tech Lab, consacrée à la Recherche & Développement d’objets Low-Tech à partir de matériaux en fin de vie, et l’élaboration de prototypes adaptés à l’île, par la suite développés dans le cadre d’ateliers de fabrication ouverts.

Des enceintes bluetooth, un concept de méthaniseur (finalement abandonné), un concentrateur solaire produisant 4kw d’énergie destiné à des activités de torréfaction et de boulangerie, une presse à huile de coco équipée d’un moteur de machine à laver (avec une performance de 1L d’huile tirée en 1h30), un mixeur fonctionnant grâce au pédalage d’un vélo, un rocket stove comme version plus écologique des cuisines extérieures au feu de bois sur lequel se prépare traditionnellement le cari du dimanche… L’atelier Low-Tech Péi multiplie les expérimentations avec toujours en ligne de mire la réparabilité, un coût abordable, l’adaptabilité aux besoins des réunionnais, sans lésiner sur l’efficacité des innovations élaborées.  

Basse technologie, grande échelle

Aujourd’hui principalement mobilisée à l’échelle individuelle ou associative, ce type d’innovation a pourtant également sa place en entreprise et peut même constituer une offre commerciale. L’entreprise Fairphone, aux plus de 100 000 utilisateurs, propose par exemple des smartphones démontables dont les pièces sont facilement accessibles et remplaçables. Privilégier la création d’un site internet à l’impact carbone faible est également un geste Low-Tech, à l’image du site du grand musée de la Méditerrannée MUCEM ou de celui du Low-Tech Lab.

La Low-Tech investit par ailleurs le secteur de la construction, mais aussi celui de l’aménagement du territoire, en réponse au mal de notre époque, le solutionnisme technologique selon lequel toute problématique pourrait être résolue par une solution hyper technologique, quitte à générer de nouvelles problématiques, d’impact carbone, de pollution, de dommages naturels.

Alors qu’il y a encore peu, la smart city était vendue comme la ville du futur, de nouvelles alternatives, reposant sur la Low-Tech, semblent se dessiner. Face au tout technologique, des solutions nécessitant moins de technologies pourraient tout aussi bien répondre aux défis de nos villes modernes. C’est tout l’objet de l’étude « Pour des métropoles low-tech et solidaires » réalisée par Le Labo de l’ESS en 2021, dans les villes de Strasbourg, Lille, Lyon, Bordeaux, Paris et Poitiers.

Où l’on y découvre autant de solutions Low-Tech pour la résilience, l’inclusivité et la durabilité des villes, telles que la désimperméabilisation des sols (concept de ville-éponge), la mutualisation des espaces par la multiplication des usages d’un même lieu, le recours au réemploi dans l’espace urbain, la gestion écologique des espaces verts, le recours à l’écoconstruction et la mise à disposition d’installations sanitaires Low-Tech dans les logements, l’autoconsommation énergétique…

Le génie végétal, un exemple de Low Tech  

On peut également penser au bien nommé projet Protéger, élaboré en Guadeloupe, mobilisant le génie végétal pour lutter contre l’érosion des berges et le risque de crue. « Comparée au génie civil, c’est une alternative plus respectueuse de l’environnement, moins coûteuse et dont l’efficacité augmente avec le temps », expliquait, dans un de nos précédents articles, Lucie Labbouz, responsable du projet au sein du Parc national de la Guadeloupe.

En Martinique, c’est une solution, notamment expérimentée par l’usine Denel, qui mérite d’être mise à l’honneur : l’utilisation d’héliconias (ces fleurs plus communément appelés oiseaux du paradis), comme système de filtration et d’épuration des eaux. Testée et éprouvée, la technologie de Filtres Plantés de Végétaux (FPV) est aujourd’hui amenée à se développer dans la Caraïbe, sous l’impulsion de CARIBSAN, le projet de phytoépuration porté par des acteurs de l’eau de la zone Caraibe. « Le procédé est simple à exploiter, robuste et génère peu de nuisances », déclarait notamment Virginie Clérima, chargée de mission CARIBSAN à l’Office International de l’Eau, dans les colonnes d’un média local. 

« L’innovation ne doit pas être capturée par la technologie, elle est aussi sociale, organisationnelle, institutionnelle, citoyenne. »

Et si finalement, c’était ça l’innovation ? La capacité à simplifier et à s’appuyer sur les procédés naturels, plutôt qu’à développer davantage de complexité, au nom de la technologie. À s’appuyer sur l’intelligence du vivant au sens large, à redonner un pouvoir d’action au citoyen et non uniquement un rôle de consommateur, à démocratiser les compétences loin du brevetage et de la privatisation à outrance, à construire un système inclusif, à faire les citoyens gagner en indépendance dans la satisfaction de leurs besoins primaires, à savoir se nourrir, se vêtir, se déplacer, se loger.

« L’innovation ne doit pas être capturée par la technologie, elle est aussi sociale, organisationnelle, institutionnelle, citoyenne », écrivait un groupe de travail d’experts dans le récit prospectif « La vie low-tech en 2040 ». Un Manifeste de l’économie de demain ayant recueilli plus de 2 000 signatures, était d’ailleurs publié début février 2022, appelant au soutien de l’innovation sociale et écologique, comme cela est fait pour l’innovation technologique, à travers la création d’un crédit d’impôt recherche et innovation sociale et écologique, notamment.

L’innovation technologique « Utile. Accessible. Durable. », telle que définie par le Low-Tech Lab a, semble-t-il, de beaux jours devant elle. 

Les critères à évaluer dans l’innovation Low-Tech• Degré d’utilité• Consommation de matières premières• Impact environnemental• Capacité à durer• Consommation d’énergie• Degré d’autonomie d’usage

• Impact systémique de l’innovation